Mardi 29 mars 2011 2 29 /03 /Mars /2011 20:21
- Publié dans : Critiques de livres

 

 

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J’étais plutôt dans l’idée de lire ce très court texte dans un an ou deux,  j’aurais pu comme cela m’indigner, après la tempête médiatique, du fait que plus personne n’en n’aurait parlé. Finalement, je ne sais pourquoi, je viens de le lire. Beaucoup de choses ont été dites sur ce texte, avec beaucoup de passion, surtout parce qu’il parle de sujets plus ou moins brulants comme le conflit entre Israéliens et Palestiniens. Je ne vais pas parler de ce conflit, d’abord parce que je n’y connais pas grand-chose, ensuite parce que je ne vois pas l’utilité de rajouter mon grain de sel. Je vais parler de l’indignation en elle-même et je vous avoue d'emblée que je ne suis pas très content de ce que j'ai lu.

On a là un titre qui en jette, « INDIGNEZ VOUS ! », impératif écrit comme je viens de le faire en majuscule et avec un point d’exclamation ; il s’agit d’une sommation. Ce qui rend cette sommation d’autant plus importante et puissante c’est son double auteur :

Stéphane Hessel, homme ayant traversé le vingtième siècle, est le premier auteur de la sommation. Le second auteur c’est le droit, notamment les droits de l’homme. Deux auteurs donc, Stéphane Hessel et la loi. On se sent alors intimidé, touché droit au cœur par une sommation si puissante. Sommation encore, car il s’agit du dernier avertissement : Peut-être Stéphane Hessel écrira t’il encore, mais on peut supposer qu’on est en présence d’un dernier texte, tout du moins du dernier texte autant lu. On sent aussi que si on ne se plie pas à l’impératif, le monde ira plutôt vers sa fin, peut-être non pas le monde lui-même, mais surtout le monde en tant que concept,  dans  l’idée qu’il exprime une aventure humaine se mouvant par l’espoir et le progrès. Pour toutes ces raisons, le titre est une sommation.

Sommer, mais de faire quoi au juste ? De s’indigner ! Mais prudence, il ne s’agit pas ici de gonfler ses poumons et de remuer sa moustache à tout-va, l’indignation de Stéphane Hessel à des règles, je cite : « Pour y parvenir, il faut se fonder sur les droits, dont la violation, quel qu’en soit l’auteur, doit provoquer notre indignation. Il n’y a pas à transiger sur ces droits ».

L’enjeu c’est la non-violence, une société plus apaisée dans l’interaction de ses différentes composantes ; le but c’est l’insurrection pacifique ; le moyen c’est l’indignation comme mode opératoire de l’insurrection pacifique ; le fondement c’est le droit. On est donc assez éloigné d’une indignation gouvernée par l’empire des sens, mais on est en présence d’une mécanique bien huilée et d’un message implacable qui nous dit : indignez-vous du non respect des droits. C’est un sous-titre qu’il convient de saisir sinon on perd le sens du texte.

Deux instances font ici force de loi : la déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée par l’assemblée générale des Nations-Unies le 10 décembre 1948 à Paris, et la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. L’indignation de Stéphane Hessel n’est donc pas vulgaire, elle est au contraire noble, drapée des droits les plus hauts qui existent ; aussi intelligemment armé, on ne serait être qu’un sale Barbare si, par insolence, on avait craché dans la soupe. Voilà d’une phrase en quoi l’indignation de Stéphane Hessel est aussi puissante que faible.

Personne ne dira le contraire, nous sommes en présence d’un texte magnifique (son esprit tout du moins), qui se termine en apothéose avec cette maxime : « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer ». Si je ne vais pas non plus dire le contraire, je voudrais cependant faire remarquer que nous sommes en présence d’un projet éthique audacieux qui est inopérant tel quel. En effet,  il ne suffit pas de s’indigner en faisant appel aux droits et de viser l’entente entre les peuples, pour qu’un projet éthique de cette ampleur gagne en effectivité ; il ne suffit pas non plus de lutter contre l’indifférence ; il faut plus, notamment comprendre les rouages de la violence dans les relations humaines, notamment comprendre qu’est-ce qui fait que tel évènement puisse nous indigner et un autre nous laisser totalement indifférent, notamment comprendre comment nous pouvons nous affirmer de manière différenciée avec des mots tels que égalité, liberté, ou vie.

S’indigner, très bien je suis d’accord, mais qu’elle est la valeur de mon indignation si celle-ci ne se déploie qu’en réaction à une infraction du droit ? Il y a la justice pour cela ! Ne puis-je donc pas m’indigner de la règle même ? Ou encore d’autres choses non prévues par la règle ? Le concept de sommation que je remarquais plus haut prend maintenant tout son sens ; c’est la présence de l’injonction, de la force ou encore de l’interdit, cela rend intouchable les droits auxquels se réfère Stéphane Hessel tout en reléguant toute autre indignation à une simple colère aveugle, donc inacceptable et barbare.

Stéphane Hessel aurait dû donner à ses nombreux lecteurs le devoir de s’approprier deux types d’indignations, celle qui fait partie intégrante des droits et celle qui n’en fait pas partie. En oubliant la deuxième, il ne donne au lecteur ni l’autorité ni la légitimité de critiquer le principe qui produit et rend possible la première indignation. Il s’agit d’un oubli finalement assez sage, digne d’un diplomate qui ouvre un espace de liberté mais en contrôle fortement l’accès. Son texte n’est donc pas un pari pour l’avenir, mais représente plutôt la fin d’un siècle qui a vécu beaucoup de choses, certaines terribles, et qui a fondé son espérance et son renouveau dans des droits humains véritablement importants, mais qui se transforment cruellement, à la manière d’un conte lugubre, en croyance aveugle. A nous, hommes et femmes du vingt-et-unième siècle, d’éclairer ses droits conquis dans leurs potentialités à produire des relations de sens différenciées. L’universalisme n’est un humanisme qu’à partir du moment où il est accessible à l’humain ; le chemin de la non violence voulu par Stéphane Hessel ne fonctionne pas si on ne comprend pas cela.

Le philosophe Américain Noam Chomsky parle lui aussi d’indignation, mais dans une perspective plus critique et à mon sens plus intéressante. Il aime se saisir d’un évènement qui produit une indignation commune, puis une fois l’évènement isolé, il va chercher d’autres évènements analogues au premier mais qui ne font pas partie de cette indignation commune, voir qui n’existent même pas en tant qu’évènements ; et enfin il les compare, se demandant pourquoi l’un nous indigne et les autres non. La réponse est bien sur la fabrication du consentement, comme étant ce système médiatique de propagande dans nos sociétés démocratiques. Point de mystérieux complots ici, tout le monde se pense et se dit libre, simplement l’ensemble de ce qui relaie l’évènement, et par la même occasion le produit, partage les mêmes intérêts.

A mon sens c’est justement une telle indignation qu’oblitère totalement Stéphane Hessel, mais c’est vrai qu’il faut soit être pris de folie soit avoir du courage pour s’indigner de quelque chose qui n’est pas acceptée en tant qu’indignation. Et le tapage médiatique fulgurant sur ce petit livre d’Hessel, montre bien l’aisance avec laquelle l’oligarchie s’accommode d’une indignation tranquille. Alors oui ! Ce livre est faussement révolutionnaire alors même, j’en ai la certitude, que bon nombre de lecteurs seraient prêts à manier le fer d’une indignation plus expressive.

Je voudrais faire remarquer que ce n’est pas cet homme bon enfant que je critique, mais ce petit livre qui nous sommes d’aller vers une indignation importante mais ô combien autoritaire si elle ne s’accompagne pas de la possibilité d’une indignation envers son principe et d’une indignation autre. C’est quelque chose que je ne saurais pardonner, surtout parce que cela produit une véritable violence alors même que le projet est la non violence. Encore une fois la grande raison occidentale s’auto-congratule, alors même qu’on aurait pu espérer, après plus d’un demi-siècle de critique envers elle, qu’elle s’enorgueillisse un peu moins.

Le problème principal de ce livre concerne le langage. C’est par celui-ci que nous nous indignons (il est alors un moyen), mais il est aussi participatif du principe puisqu’il exprime les droits. On aurait tord de penser le langage comme un lieu d’innocence, c’est plutôt tout le contraire, c’est en son sein que s’instaure la dynamique du pouvoir. Ici, le problème est justement que Stéphane Hessel cloisonne l’expression de son indignation au sein d’un langage bien particulier, alors même que son projet éthique aurait besoin, plus que de toute autre chose, d’un dialogue. Ou du moins d’un frémissement de dialogue, car la main tendue d’Hessel manque de vie. Tout est fait comme si, dans les méandres d’un monde, il n’y avait qu’une seule langue. La Barbarie qu’Hessel a combattu se retrouve là, présente en cette main souriante, et cette Barbarie d’Hessel je l’accueillerais volontiers si elle n’était pas négative, c'est-à-dire Barbarie tuant le principe même de la Barbarie. Il faut savoir s’affaiblir pour aimer. De la même manière, la recherche d’un langage commun n’est sincère et fructueuse qu’à partir du moment où ce même langage apprend à se taire, et s’affaiblissant, accorde une parole.

Le monde de Stéphane Hessel parle d’une même langue tout en refusant de voir que ce même monde est composé d’une multitude de langages qui, en plus d’être différents, sont en conflits. C’est ici l’enseignement de Jean-François Lyotard dans son ouvrage, le différend, qu’Hessel aurait du lire afin de réviser un peu sa linguistique. Dans une perspective comique, on a un assez bon exemple du « différend » de Lyotard, dans un sketch des inconnus intitulé les langages hermétiques. 

La question n’est donc pas d’exhorter son compatriote à s’indigner au nom d’un même langage, mais plutôt d’essayer de savoir de quelle manière et avec quoi on essaye d’instaurer une relation pacifiée entre les différents discours.

Plus que tout j’aurais désiré d’un Stéphane Hessel qu’il donne à son lecteur la possibilité d’un tel geste :

« Ce qui en cet instant l’avait rempli d’admiration fut le geste par lequel la jeune fille avait éloigné d’elle les vêtements. Avec sa grâce et son insouciance, elle avait paru anéantir une culture entière, un système entier de pensée : comme si par un seul, splendide mouvement du bras on pouvait balayer le big brother, le parti et la police de la pensée, en les expédiant dans le néant ».

George Orwell, 1984

 

Baptiste Moussette

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