Dimanche 16 octobre 2011 7 16 /10 /Oct /2011 16:44
- Publié dans : Critiques de livres

 

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Voici un petit livre d’un auteur Japonais Akira Yoshimura (décédé en 2006) que j’ai lu il y a quelques mois et qui m’avait laissé une assez vive et belle impression teintée d’étrange. Sur le coup, je n’avais pas écrit de texte à son propos mais je l’avais prêté à un ami. Me l’ayant rendu et l’ayant apprécié, c’est le moment pour moi de prendre la plume.

Les mots ne se cachent pas dans ce livre, ils sont dits ou pensés, sans jamais ni être dans la retenue ni dans le babillage. Les mots découlent alors naturellement de l’intimité des situations. Le plus souvent c’est la conséquence directe du lieu ; perdue dans la brume au fin fond d’une vallée, une équipe d’ouvriers doit construire un barrage qui engloutira un petit hameau en flanc de montagne ; la nature et le village tissent l’atmosphère du lieu baignant l’équipe d’ouvriers au sein de cette intimité constante. De l’équipe d’ouvriers, on suit un homme en particulier (le narrateur) qui s’enfonce dans cette vallée perdue en cultivant une haine féroce envers sa femme morte. C’est signifié simplement dès la page vingt, se tenant là, entre deux descriptions de la vallée et du groupe, on lit cette phrase violente mais qui ne tranche pas pour autant la lecture :

« Je ne cessais de marcher en attisant ma haine envers ma femme. Cinq petits morceaux d’os des doigts du pied de ma femme… Posséder une partie d’elle me donnait le plaisir de profaner son cadavre. Il était impensable que je les jette, mais si je les jetais, ce serait uniquement en les lançant dans un égout d’eau croupie.»

On comprend alors très rapidement que la situation de départ est assez tendue, il y a du malaise dans l’air, et l’homme que nous suivons s’enfoncer peu à peu dans l’intimité étrange de la vallée, apparaît sentimentalement malade ; condition que la nature (le torrent, l’humidité, les arbres à pic du ravin, la brume) réveille en lui toute la violence. Il faut dire que l’homme sort de prison et on sait bien qu’en cet espace on ne pense pas mais on s’enfouit, le tout recroquevillé en amas autant inconscient que nous travaillant.

Au sein de ces ouvriers, il y a un chef d’équipe et un chef de chantier. Le chef d’équipe c’est la voix d’une raison prudente et rude, il sait qu’il peut être difficile de commander à une bande de rustres, il tient le rôle de l’exécutif, c'est-à-dire que c’est lui qui met à exécution les ordres du chef de chantier. Celui-ci est d’une autre classe, c’est le diplômé, l’intellectuel, nécessairement lâche car dans l’inquiétude permanente de tâcher sa veste, il s’appelle Nogami et il n’est pas aimé.      

Le dernier protagoniste c’est le hameau condamné à disparaitre, noyé par les eaux, mais avant cette fin inéluctable il est l’image étrange d’une répétition. La question est soulevée plusieurs fois au fil des explosions de dynamite, pourquoi les habitants ne partent pas ? En lieu de cela leurs vies continuent simplement quand elles ne s’activent pas à réparer les dégâts des déflagrations ou faire des choses que les ouvriers ont bien du mal à comprendre. Entre ces deux groupes (ouvriers / villageois), commençant par s’observer de loin, va se produire quelques contacts courts et bien violents, comme le suicide d’une villageoise après son viol par un des ouvriers. Évènement pivot dans le livre, c’est à ce moment que notre narrateur malade va « entrer en résonance » avec la « petite communauté ». Il sera le seul à dépasser le simple contact et à tisser une relation intime étrange.      

 Je parle « d’étrange » depuis le début, ce n’est pas anodin,  la clé du roman se trouve dans ce mot. Il y a déjà dans ce roman une touche de fantastique, ce qui rend le mot « étrange » légitime puisque les ouvriers sont confrontés aux actions des villageois qu’ils ne comprennent pas et sont bien mystérieux. La nature elle-même est fantastique, la brume presque constante couve la terre quand ce n’est pas un tapis de rainettes qui apparaît dont ne sait où.  

Et puis, il y a dans ce mot « étrange » un autre mot aussi significatif, « l’étranger ». Les habitants du village sont des étrangers pour les ouvriers, et inversement, les ouvriers sont des étrangers pour les habitants du village. Mais on peut aller plus loin, et dire que les habitants du village sont étrangers à toute la civilisation du pays puisqu’ils n’ont rien connu d’autre que leur village ; et dire aussi que les ouvriers sont étrangers à la nature de la vallée. Bref, le roman est cerclé d’étrangeté, et l’étrange c’est aussi bien ce qui n’est pas comme nous (l’étranger) que ce qui porte la marque de ce qui sort de l’ordinaire et suscite l’étonnement (une tenue étrange par exemple). On peut dire de ce roman qu’on y croise des « étranges étrangers » à la manière du poème de Jacques Prévert portant le même nom.  Plus spécifiquement, je vois dans cette magnifique expression « étrange étranger », une manière habile d’infléchir l’extériorité que les mots isolés « étrange » et  « étranger » portent avec force. La fin du poème de Prévert est très significative pour cela ; après avoir interpellé tout un ensemble d’étrangers les uns après les autres, il conclut en s’adressant à l’étranger qui est en nous :

      « Étranges étrangers
        Vous êtes de la ville
        vous êtes de sa vie
        même si mal en vivez

        même si vous en mourez. »

Et oui nous sommes de la ville, autrement dit, notre nature humaine est de l’ordre de la relation. Et oui nous sommes de sa vie, autrement dit nous participons l’un de l’autre et il n’y a pas une vie ici et une vie là, mais nous construisons une vie. Et oui on peut mal le vivre et en mourir, car admettre qu’il y a de l’étranger et de l’étrange en moi c’est admettre que l’existence n’est pas pleine de sens.

Ce livre manie à mon sens une belle et inquiétante poétique de « l’étrange étranger », et c’est cette poétique qui, plus que la simple relation de l’homme malade avec ce hameau, va faire de cet homme qu’il existe de nouveau.      

Quand à la fin, là encore autant magnifique qu’intrigante, j’en dis simplement qu’elle donne à penser que les choses peuvent en même temps changer et aussi rester les mêmes. Et après tout, n’est-ce pas là une sagesse à apprendre, l’homme ne se revendique t’il pas autant du perméable que de l’imperméable ? Et on ne saurait jamais dans ce fatras mêlé ce qui l’est de ce qui ne l’est pas ; voilà une bien belle problématique si on s’essaye à mesurer l’ampleur du changement.

 

Si vous voulez lire le poème de Jacques Prévert c'est ici link

 

Baptiste Moussette

Par Baptiste Moussette - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire
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