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Akira Yoshimura : La jeune fille suppliciée sur une étagère ; suivi de Le sourire des pierres
Me voilà de nouveau avec un livre d’Akira Yoshimura. Il faut dire que cet auteur m’attire avec force et m’empêche donc de lire un autre livre de Murakami afin d’en nuancer la critique plutôt acide que j’avais faite de son livre sur la course. Pour le moment je suis sur Yoshimura dont je viens d’acheter deux livres dernièrement ; ainsi j’y reste encore pour cette critique et la prochaine.
Ici nous avons un livre composé d’un récit principal (La jeune fille suppliciée sur une étagère) et d’un récit secondaire (Le sourire des pierres). Si les deux récits ne sont pas portés par la même écriture, et en cela ils sont étrangers l’un de l’autre, chacuns poussant alors dans sa propre direction, ils sont cependant complémentaires dans le sujet puisque le premier récit porte sur la vie dans la mort tandis que le second récit porte sur la mort dans la vie. L’ensemble forme donc un traitement assez complet du thème de la mort, bien que les ressorts techniques et stylistiques de l’écriture soient bien différents d’un récit à l’autre. Je vais parler avec plus d’insistance du premier récit, d’une part parce qu’il est le récit principal du livre, et d’autre part parce que, chose absurde, à choisir entre les deux, je choisis le premier.
La jeune fille suppliciée sur une étagère :
Quand on lit La jeune fille suppliciée sur une étagère, il vaut mieux avoir le cœur bien accroché et ne pas avoir les tripes qui ballottent. On peut cependant se permettre d’avoir peur du sang, les cadavres ne coagulant pas, pas de risque de ce côté-là. La jeune fille suppliciée sur une étagère, n’y allons pas par quatre chemins, c’est l’histoire d’une jeune fille de seize ans qui vient de mourir, dont les parents vendent le corps pendant deux mois à la science. Une fois cette période passée, on incinère le cadavre puis on met le tout dans l’urne pour pouvoir rendre proprement le reste aux parents. Fait rare et hautement intéressant, ce n’est pas le pathos de l’histoire que le lecteur suit, mais la jeune fille qui narre en directe ce qu’il advient de son corps.
Parce que nous la croisons un peu partout dans les livres ou les films, il nous est assez aisé de faire remonter en nous cette image de quelqu'un qui, venant de mourir, s’extrait de son corps, afin d’observer et de commenter son cadavre. Le point de vue est alors en surplomb ; le personnage surplombe son cadavre et le lecteur surplombe le personnage. Ici ce n’est pas le cas du tout, donnant ainsi un sens bien spécifique au récit. La jeune fille morte reste dans son corps, elle ne le quitte pas ; non pas que son « moi » ou sa « conscience » soit dans une identification complète à son corps, mais plutôt dira t’on qu’elle est simplement là. Nous sommes ici dans le fantastique, caractéristique dont j’avais déjà parlé pour le précédent livre, le convoi de l’eau. Et ce fantastique autorise le fait que la jeune fille puisse être ni un fantôme ni une âme ou conscience regardant son corps, mais une présence à elle-même comme si elle était vivante malgré le fait que son corps soit disséqué de partout. Non seulement elle est présente à elle-même, mais en plus elle gagne dans la mort des sens exacerbés, c’est la première page du livre :
« A partir du moment où ma respiration s’est arrêtée, j’ai soudain été enveloppée d’air pur, comme si la brume épaisse qui flottait alentour venait de se dissiper pour un temps. Je me sentais aussi fraiche que si l’on m’avait baigné le corps tout entier dans une eau limpide et pure. Je m’apercevais que mes sens étaient tellement affutés que c’en était étrange. A travers la fenêtre brillaient des toiles d’araignée couvertes de gouttelettes, tendues comme des hamacs entre l’auvent de la maison et celui de l’autre maison derrière, et qui m’éblouissaient. »
Cette exacerbation des sens peut laisser penser que la suivre dans la dissection de son corps devient une entreprise horriblement sensitive pour elle-même et le lecteur. Là encore étrangement, il n’en est rien. Certes, je le disais, il faut avoir le cœur bien accroché (elle se fait enlever ses poumons, ses vicaires, son hymen par exemple), ce qui est somme toute assez crade à la lecture, mais ce n’est pas sa souffrance que l’on suit. De fait, elle est morte et donc ne souffre pas physiquement. Ce que l’on suit ce sont ses pensées, ses sentiments, qui se portent aussi bien vers une introspection de sa vie que vers le commentaire social des personnes qui s’occupent de son cadavre. Pour plus de précision voici un exemple :
« Je savais que mon ventre était maintenant entièrement ouvert. Je me rendis compte que le mal rasé avait un visage très bien proportionné et, ce qui est rare chez un homme, des paupières doubles. Contrairement à la manière dont les hommes en blouse blanche qui sentaient la nicotine m’avaient dévisagée au moment de la mise en bière puis au cours du transport en voiture, je ne sentais aucun mépris de sa part, j’avais seulement un peu honte. »
Nous sommes dans le corps, nous sommes à la place de la jeune fille, et ce que nous suivons au-delà de cet exemple c’est un corps qui, étant mort, grouille de vies. La putréfaction n’est plus ce qui permet de dater la mort car la putréfaction devient un processus de vie. Nous suivons la reprise de la vie sur la mort, que celle-ci soit un processus naturel ou forcé par la science. La jeune fille observe avec étonnement et frustration ces bruits là ; et en définitive elle recherche un repos. Toute la question est de savoir si elle va réussir à le trouver.
Ce qui nous répugne en général dans un cadavre, ce n’est pas tant le cadavre lui-même en tant qu’il représente une personne morte, mais plutôt l’idée du processus de pourrissement de ce corps qui est en définitive attaqué par tout un tas d’êtres vivants. On appelle cela le dégoût. Nous pouvons désirer la découpe et le trash, y prendre plaisir ou déplaisir, mais le dégoût on ne le désire pas. Dans ce récit, Akira Yoshimura nous propose l’expérience du dégoût et arrive à en faire un lieu autant répugnant qu’étonnant. Ce tour de passe-passe de l’auteur, il me semble qu’il est dû à un habile mélange entre un réalisme physique (froideur et rationalité de la science) et une dimension fantastique de vieux contes. Les deux construisent un univers, encore une fois étrange et marquant, et cet univers (comme dans Le convoi de l’eau) place le lecteur dans une position paradoxale : il se casse le nez contre la dureté de certaines scènes tout en ne se cassant pas le nez en définitive puisqu’il se trouve toujours repris ou amorti par la poétique de l’univers. C’est cela finalement que j’aime chez Akira Yoshimura.
Aparté de l’insecte :
Je ne vais pas le faire là, mais je pense qu’il serait intéressant de creuser la relation aux insectes dans les livres de Yoshimura. Je viens en effet de découvrir que la culture japonaise aime particulièrement les insectes. Dans le premier récit par trois fois au moins, la jeune fille se voit visiter par des insectes, notamment une mante religieuse que l’on peut observer sous tous les angles grâce au sens exacerbés de la jeune fille. La symbolique de cet insecte est forte puisqu’elle représente une grande prédation. Par cette caractéristique elle est la protectrice des récoltes, mangeant ceux et celles qui s’y attaquent. Dans le second récit, Le sourire des pierres, les enfants jouent à observer et pourchasser les insectes du cimetière. Je poste en photos ci-dessous un ou une Dōtaku. Les Dōtaku sont des cloches japonaises en bronze ornées de motifs humains et d’animaux. On y trouve notamment des représentations d’insectes. Bien qu’on ne connaisse pas exactement la fonction de ces cloches, on s’accorde cependant à montrer le caractère sacré de celles-ci.
Le sourire des pierres :
Je termine avec un petit texte sur le deuxième récit. Celui-ci raconte l’histoire d’un jeune homme qui s’appelle Eichi et qui retrouve un beau jour un ami d’enfance, Sone. Les deux jouaient ensemble dans un cimetière, sorte de terrain vague planté en plein milieu. Dire qu’ils étaient amis est un peu fort, la relation entre Eichi et Sone exprimait avant tout une camaraderie par défaut, car si l’on veut s’amuser, il faut bien s’accommoder avec ce que l’on trouve. Lieu de jeu, le cimetière ne l’est plus soudainement lorsqu’ils découvrent le cadavre pendu d’une femme que l’on enterre en même temps que le père de Sone qui vient de se suicider. A partir de cet évènement tragique, Sone va déménager perdant de vue Eichi.
Mais c’est le présent qui nous intéresse dans ce récit, les retrouvailles étranges entre la vie d’un Sone marquée profondément par la mort de son père, et la vie d’Eichi vivant maintenant avec sa grande sœur stérile, donc impossible à marier. Sone va proposer un voyage de quelques jours à Eichi dont on ne connait pas au départ la teneur ; de ce voyage accepté, tous les personnages (la sœur aussi) vont être touchés, marqués, pour le meilleur comme pour le pire.
Pour finir, je dirais que résumer un ouvrage de Yoshimura est finalement toujours assez difficile. Se trouvant dans la posture de condenser les éléments, l’aperçu qui en ressort apparaît comme succession de pathos, alors même je le répète, qu’à la lecture ce n’est pas du tout cela. Cela vaut largement le coup de lire du Yoshimura, il ne faudrait pas, par peur ou par ma gaucherie, que vous vous priviez de telles lectures. Ce que l’on retient de ce récit, ce n’est pas le sinistre de l’histoire, mais la beauté vive et farouche dont la vie marque l’existence. Et comme à son habitude, la fin est toujours prise dans un sublime terre à terre que je vous convie chaleureusement de découvrir.
Baptiste Moussette